Guggenheim
Édouard Vuillard
Place Vintimille, 1909–10

Peinture à la colle sur papier marron Kraft, marouflé sur toile
Deux panneaux ; gauche : 200,1 x 70 cm ; droit : 200,2 x 70 cm
Collection Thannhauser, Solomon R. Guggenheim Museum, New York, 1978, Donation Justin K. Thannhauser 78.2514.74

Introduction

“Il y a deux inclinaisons en moi : l’étude de la perception extérieure, peuplée d’expériences douloureuses, dangereuse pour mon humeur et mes nerfs. Et l’étude de la décoration picturale (…) qui devrait m’offrir la tranquillité d’un travailleur”[1].

Édouard Vuillard (1868–1940) est né en 1868 à Cuiseaux, un village français proche de la frontière suisse. Lorsqu’il a neuf ans, sa famille s’installe à Paris. Son père, officier de l’armée retiré, décède quelques années plus tard, laissant sa mère, Marie, avec trois enfants et une maigre rente. Issue d’une famille de dessinateurs de tissus, pour gagner sa vie, elle dirige d’abord un commerce de lingerie, puis un atelier de couture dans les divers appartements parisiens où la famille va successivement résider.

Édouard a vécu avec sa mère, qui a toujours été son principal soutien, entouré de femmes et des tissus qui encombraient l’atelier de couture. Dans ses peintures, Vuillard se limite surtout aux scènes d’intérieurs débordant d’objets, mais accueillants, en utilisant souvent sa mère et sa sœur comme modèles. Ces scènes se caractérisent par une débauche de motifs imprimés —papier peint, tapisseries et toiles de robes— juxtaposés au sein de compositions bigarrées qui créent un effet similaire à un collage.

En 1888, Vuillard étudie brièvement avec Jean-Léon Gérôme à l’École des beaux-arts, mais n’apprécie guère son classicisme. Plus tard, cette même année, il s’inscrit à l’Académie Julian, où il rencontre d’autres jeunes artistes qui rejettent tant l’art académique que l’impressionnisme. Vuillard noue des liens avec ce groupe, connu sous le nom de Nabis. Vers la fin du siècle, il réalise de grandes fresques murales et des paravents décoratifs, puis divers portraits mondains. Bien que l’art de Vuillard reste figuratif, sa démarche, si centrée sur la surface picturale en tant que telle —le fond sans relief, parfois non peint, décoré de figures qui se fondent dans l’environnement— annonce quelques-uns des éléments de l’abstraction qui s’imposeront au xxe siècle.

En 1908, Vuillard et sa mère emménagent dans un appartement situé au numéro 16 de la rue de Calais, à l’angle, avec vue sur la place Vintimille (actuellement “place Adolphe Max”). À l’époque, comme aujourd’hui, le square, avec ses arbres élancés et sa statue de Berlioz, offre un havre de paix aux flâneurs, aux touristes, aux enfants qui jouent et aux bonnes. Tout au cours des vingt années suivantes, Vuillard va dessiner, peindre et photographier ce parc sous tous ses angles et avec toutes les perspectives imaginables.

C’est dans ce quartier que Vuillard a passé sa jeunesse et où vivent nombre de ses amis et de ses collègues artistes. Les deux panneaux de la collection Thannhauser représentent les vues sur l’extérieur qu’offrait la fenêtre de son appartement, situé au cinquième étage ; fruit de l’observation minutieuse de l’artiste, chaque peinture indique par moult détails précis l’heure du jour et les conditions météorologiques qui règnent à ce moment-là. Ces deux vues de la Place Vintimille font partie d’un groupe plus large de quatre panneaux sur lesquels Vuillard a travaillé de 1908 à 1910 à partir d’une commande du célèbre dramaturge Henry Bernstein. Les œuvres ne forment pas un continuum, mais captent plutôt différents secteurs de l’ellipse que décrit le parc. Bien qu’actuellement la statue de Berlioz se dresse sur un piédestal plus bas, le square et les maisons environnantes sont restés pratiquement intacts.

Questions

Montrez en classe Place Vintimille (1908–10) et interrogez vos élèves : décrivez ce que vous voyez dans ces peintures. Où sommes-nous ? Quand ? Comment le savez-vous ? Quelles activités peut-on y voir ?

Quelle est la saison de l’année qui semble être représentée dans ces tableaux ?

Quels doivent être le jour de la semaine et l’heure du jour représentés ? Justifiez vos réponses avec des observations précises tirées des peintures.

Élaborez un “bulletin météo” décrivant les conditions atmosphériques auxquelles sont confrontées les personnes qui apparaissent dans la rue. Quels vêtements choisiriez-vous pour vous habiller un jour comme celui-là ?

Depuis quel endroit travaillait l’artiste pendant qu’il peignait ? Comment le savez-vous ?

Quel aspect pourrait avoir la Place Vintimille actuellement ? Énumérez les choses qui ont pu changer. Pourquoi à votre avis Vuillard a-t-il décidé de peindre autant de panneaux du même parc ?

En quoi ce parc ressemble-t-il au parc de votre quartier? En quoi est-il différent ?

Activités

Choisissez un endroit de votre quartier qui soit spécial pour vous. Dressez une liste de mots que vous associez à ce lieu. Quelles caractéristiques sont importantes pour vous ? Écrivez un poème qui exprime comment vous ressentez cet espace.

Outre ses peintures et dessins, Vuillard a pris des dizaines de photos du parc et les a utilisées comme références visuelles. Choisissez un lieu qui vous est familier et photographiez-le au fil du temps, au fur et à mesure que se succèdent les saisons, à différentes heures du jour et dans diverses conditions météo. Réunissez toutes les images. Analysez et commentez comment les variations de l’environnement affectent l’atmosphère des photographies. Lesquelles préférez-vous ? Lesquelles selon vous correspondent le mieux à votre façon de voir cet endroit ?

À l’aide d’un magnétophone, créez une bande-son pour accompagner ces peintures à partir de tous les sons qui se trouvent implicites dans les panneaux.

Effectuez un second enregistrement avec les sons du parc de votre quartier. En quoi se distinguent-ils ? En quoi se ressemblent-ils ?

Dans son travail, Vuillard a choisi la détrempe pour diverses raisons. Bien que cette technique exige un temps de préparation, elle crée une surface mate et opaque qui lui était plus agréable que celle que donnent d’autres types de peinture.

Sauriez-vous citer d’autres cas dans lesquels utiliser un processus plus laborieux mérite le temps et l’effort investi eu égard au résultat ? Créez une nature morte simple et dessinez-la ou peignez-la avec trois techniques différentes. Par exemple, peignez la même nature morte à l’aquarelle, à la détrempe et au pastel. Comment ce détail influence-t-il l’impact que provoque l’œuvre ? Quelle technique préférez-vous pour cette œuvre précise ? Pourquoi ?

Quelle est votre vue favorite depuis une fenêtre ? Qu’est-ce qui vous attire dans cette vue panoramique ? Pour capter cette scène, vous pouvez coller une transparence avec du scotch sur une fenêtre. Avec un feutre noir, dessinez les contours de ce que vous voyez de l’autre côté de la fenêtre.

Veillez à fermer un œil et à ne pas bouger la tête tout en dessinant. Une fois le dessin terminé, retirez-le de la fenêtre et placez-le sur une feuille de papier blanc. Continuez à compléter le dessin que vous avez fait en rajoutant des détails et de la couleur.

VOCABULAIRE

Nabis (vers 1888) : groupe de peintres ayant choisi pour se désigner un mot hébreu signifiant “prophète”. Pour les Nabis, l’important n’était pas de représenter des choses, mais de susciter des impressions et des sensations. Outre des peintures, ils ont produit des illustrations, des affiches et des caricatures politiques centrées sur la vie parisienne.

RESSOURCES

Cogeval, Guy, Edouard Vuillard, The Montreal Museum of Fine Arts and National Gallery of Art, Yale University Press, Washington, New Haven et Londres, 2003.

Rewald, Sabine, “Vuillard’s Unlikely Obsession: Revisiting Place Vintimille”, Art in America, juillet 2001, pp. 70–79.

National Gallery of Art: https://www.nga.gov/exhibitions/2003/vuillard.html

NOTES

[1] Édouard Vuillard, 1894